Les fantômes du Simms: essai d’iconologie du style international

Premier “gratte-ciel” d’Albuquerque, inauguré en 1954, le Simms Building est aujourd’hui une icône de l’architecture américaine mid-century modern. Ce billet présente une recherche réalisée sur les traces de l’espace pratiqué du Simms Building: “des mouvements, des actions, des récits et des signes” qui ont “activé” le bâtiment au cours de son histoire [1].

Photo: M-M Ozdoba 2015

Le Simms Building. Photo M-M Ozdoba, octobre 2015

Photo: M-M Ozdoba 2015

Le Simms Building. Photo M-M Ozdoba, octobre 2015

De Julius Shulman à Breaking Bad…

L’immeuble de bureaux fonctionnaliste conçu par l’agence d’architecture Flatow & Moore fait l’objet d’un classement au patrimoine historique depuis 1998 [2]; récemment rénové, ses 13 étages sont aujourd’hui occupés. Parmi les locataires, des agences d’architecture, des cabinets d’avocats et d’ostéopathes, une agence de communication, mais aussi, le bureau – fictionnel celui-ci – de l’agent DEA Hank Schrader dans Breaking Bad, qui mobilise l’immeuble pour son caractère stéréotypique et vintage…

Fig.2

Capture d’écran de Breaking Bad

Fig.1

Capture d’écran de Breaking Bad

On doit à Julius Shulman la plupart des photographies du Simms Building publiées dans la presse architecturale à l’époque de sa construction [3]. Le photographe californien a ainsi façonné l’image projective à laquelle, aujourd’hui encore, nous renvoie cet immeuble parallélépipédique à mur-rideau dans le plus pur “style international” [4]. En effet, Shulman a inscrit le Simms dans des codes photographiques distinctifs du modernisme américain après la seconde guerre mondiale: verticales redressées, contrastes marqués, voitures rutilantes et jeunes gens stylés – un prisme qui, dès lors que nous y sommes exposés, forge la manière dont nous voyons l’architecture.

Ainsi, c’est encore un livre de Shulman – édité par Taschen au cours du “revival” des années 2000 – qui est mis en évidence dans la bibliothèque de la gestionnaire locative, installée dans un bureau vitré qui donne dans le hall en marbre au rez-de-chaussée de l’immeuble. La page de la photographie du Simms y est marquée, comme pour avoir à portée de main l’icône qui confère au bâtiment son prestige.

FIG.1: Getty

J. Shulman: Simms Building, 1955 © Getty

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J. Shulman: Simms Building, 1955 © Getty

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J. Shulman: Simms Building, 1955 © Getty

…de Lever House à Mad Men…

Dans un cadre ornant le mur du bureau meublé “design des 50’s,” je découvre une photographie de Lever House, un immeuble de bureaux moderniste situé sur Park Avenue à New York, célèbre dans l’histoire de l’architecture moderne. La gestionnaire est fière de m’expliquer que le Simms est une copie de ce chef d’œuvre de l’agence Skidmore Owings & Merill inauguré en 1952.

Aucun doute, la société qui gère aujourd’hui le Simms joue à fond la carte du mid-century modern, un imaginaire que la série Mad Men a fortement contribué à diffuser auprès du grand public ces dernières années. Lever House se trouve d’ailleurs à une encablure de Madison Avenue – l’avenue des agences de publicité – et des bureaux de Sterling Cooper, lieu de travail de Don Draper. Ainsi, sur un affichage à l’extérieur du Simms, des personnages tout droit sortis de la série s’adressent à de potentiels locataires de surfaces de bureaux: ils nous apprennent qu’en 2015, le Simms Building est perçu comme swanky (chic), nerd (geek), dapper (pimpant), ou encore, iconic

Photographie de Lever House dans les bureaux de la gestion locative du Simms Building

Photographie de Lever House exposée dans les bureaux de la gestion locative du Simms Building

Affiches publicitaires de la société de gestion immobilière à l'extérieur su Simms Building

Affiches publicitaires de la gestion locative à l’extérieur du Simms Building

…des secrétaires du Simms à Godzilla…

Au prix de quelques recherches dans les bibliothèques locales, la gestionnaire du Simms s’est constitué une petite archive documentaire dont elle se sert pour façonner son matériel de promotion, à laquelle elle a la gentillesse de me donner accès. J’y trouve une photo accompagnée d’une lettre de Julius Shulman, qui témoigne de la condition des secrétaires américaines des années 1950, femmes “sans-voix” à la merci de leurs supérieurs, personnages sur lesquels repose si largement la fresque réaliste reconstituée par la série Mad Men. Le photographe écrit:

“I am mailing your package of Simms Building photographs, 1955 (…). The above includes one I could not resist sending – the scene of the happy secretary: when I asked how it was to work in such an unusual building, she responded: it’s a piece of cake! I placed the flower in her mouth and the photograph was taken – in action!”

Julius Shulman

“The happy secretary”, photo de Julius Shulman, archives Peterson Properties, Albuquerque.

Wife vs. secretary, couverture de roman

Wife vs. Secretary, couverture du roman de Faith Baldwin publié en 1935.

Enfin, parmi les documents collectés par la gestionnaire, j’en trouve un qui témoigne d’une rencontre entre le Simms Building et Godzilla, monstre dinosauroïde japonais qui renvoie au traumatisme du bombardement nucléaire de 1945. D’après ses renseignements, il s’agit d’une affiche de film bricolée par un amateur pour annoncer une projection du film à Albuquerque, une pratique visuelle courante dans les années 1950-1960.

Cette image saisissante me renvoie à celle discutée par Tom Mitchell dans The Last Dinosaur Book: un brontosaure qui se mesure au Life Building à New York, publiée dans un journal en 1898, mais aussi à la planche de Camille Flammarion dans Le monde avant la création de l’homme, publié en 1886 [5]. Contrairement aux images du 19ème siècle qui participent d’une “monumentalisation du dinosaure,” celle-ci reflète, me semble-t-il, un imaginaire “atomique” de l’architecture du style international. Le graphiste amateur savait-il que Max Flatow, l’architecte du Simms, était venu au Nouveau Mexique dans les années 1940 pour y construire les premiers laboratoires du Manhattan Project à Los Alamos, non loin d’Albuquerque?

Self made movie poster

Affiche de film Godzilla réalisée par un cinéclub d’Albuquerque

Affiche Godzilla

Affiche du Film Godzilla

dinosaure

Planche extraite de Le monde avant la création de l’homme, Camille Flammarion, 1886.

…et du Manhattan Project au style international.

Je rencontre Don Schlegel au 11ème étage du Simms, dans l’agence RMKM, où cet architecte retraité continue à venir travailler quelques heures par jour. Arrivé à Albuquerque en 1952 après ses études d’architecture au MIT, ami de Max Flatow, il m’accorde un entretien.

M. Schlegel se souvient que dans les années 1950, des bombes nucléaires étaient “cachées dans les montagnes” ici au Nouveau Mexique, et d’une surveillance “par des avions jets” 24 heures sur 24, perceptible depuis la ville. Mais, dit-il, cela ne l’a pas marqué plus que cela. Passant rapidement sur le contexte de l’époque de la construction du Simms, sur lequel je l’interroge, M. Schlegel me raconte les réseaux universitaires où se propageait le modernisme architectural à partir de la fin des années 1930, remplaçant le système “Beaux Arts”.

Pour l’architecte, Walter Gropius est l’artisan de la diffusion du style international aux Etats Unis: “I think there was tremendous influence from Gropius. He gave a new direction that got to be known as the international style through Hitchcock,” dit-il, citant l’exposition du MoMA qui lança sur la place publique l’appellation de “style international” en 1932. Comme Flatow, Schlegel est un architecte moderniste de la première génération des américains formés au style international, dans le sillage des enseignements de Walter Gropius à Harvard.

“I believe you get brainwashed with the people you study with. They’re always criticizing you in relationship with the kind of work that they’re doing and that they’re interested in (…) you finally start believing in it. I certainly believed in the international style.”

Carte postale du Simms, 1955

Carte postale du Simms, 1955

Image

Publicité pour les éclairages Day-Brite, Progressive Architecture, Juin 1956

Dans le récit de l’architecte, Lever House revient également comme un important précédent du Simms Building, cette-fois par le biais de la doxa moderniste:

“One of the things I remember Gropius telling me is: the office building is designed, it’s complete: it is Lever House. With the offices on the first floor, the split between the first floor and the tower, and the services up on the top. He said: you can change the exterior proportions (…) but that concept is the concept for the office building.”

Mais au-delà des questions d’école et de style, c’est la dimension économique de l’architecture qui prime dans le récit de M. Schlegel: les architectes-businessmen qu’étaient Max Flatow – proche du promoteur New Yorkais Del Webb – et Willard C. Kruger, architecte du Gold Building, copie conforme du Simms qu’il avoisine depuis 1961; Kruger qui fut, comme Flatow, architecte en chef des laboratoires de recherche du Manhattan Project…

Le Gold Building (1961) et le Simms Building (1954), Photo: M-M Ozdoba, octobre 2015

Le Gold Building (1961) et le Simms Building (1954) à Albuquerque

Photographie aérienne du Los Alamos National Laboratory, source: Santa Fe Reporter

Photographie aérienne du Los Alamos National Laboratory où fut développé le Manhattan Project, source: Santa Fe Reporter

Les fantômes du Simms: un essai d’iconologie

Selon une légende urbaine d’Albuquerque, que me rapporte la gestionnaire locative du Simms, l’immeuble serait hanté depuis sa construction par des fantômes du Sandstone Commercial Club, immeuble qui fut rasé pour lui faire de la place en 1952, et dont la pierre de taille rustique de sable rouge fait l’originalité du parement de façade du rez-de chaussée, où elle fut en partie réutilisée. Une équipe de chasseurs de fantômes (ghostbusters) aurait récemment été mobilisée, avec succès, pour mettre fin définitivement à la nuisance.

Parement du façad eau rez-de-chaussée du Simms. Photo: M-M Ozdoba, octobre 2015

Parement du façade au rez-de-chaussée du Simms. Photo: M-M Ozdoba, octobre 2015

Plaque commémorative du Sandstone. Photo: M-M Ozdoba, octobre 2015

Plaque commémorative du Sandstone Commercial Club installée au Simms Building.

Au terme de cette matinée de visite, je m’interroge: plutôt que par des fantômes, le Simms ne serait-il pas habité, et non hanté, par une série de mythes, d’histoires, de souvenirs et d’images, qui le constituent en tant qu’espace pratiqué?

Dans une telle approche iconologique [6] de l’histoire du bâtiment, que je n’ai fait qu’esquisser ici, le Simms apparait au croisement d’imaginaires populaires et professionnels, des années 1950 à aujourd’hui. Le discours technico-puriste de l’architecture du style international y rencontre une série d’autres histoires, avec lesquelles il peut être reconnecté à travers un travail archéologique et interprétatif. Au-delà de la surface de projection iconique que constitue aujourd’hui l’architecture mid-century modern, la constitution d’une telle archive culturelle se présente comme l’un des enjeux de la patrimonialisation actuelle de l’architecture moderniste.

NOTES

[1] Je mobilise ici la catégorie de “l’espace pratiqué” de WJT Mitchell: “If a place is a specific location, a space is a “practiced place”, a site activated by movements, actions, narratives, and signs, and a landscape is that site encountered as image or “sight”.” WJT Mitchell, Landscape and Power, Second Edition, Chicago: University of Chicago Press, 2002, p.x.

[2] National Register of Historic Places

[3] La série photographique du Simms Building que réalisa Julius Shulman en 1955 pour la revue Progressive Architecture et la Reynolds Metals Company est disponible en ligne via les archives du Getty: http://hdl.handle.net/10020/2004r10/job1966

[4] Appellation ambiguë issue d’une exposition de 1932 au MoMA portant sur les architectes “pionniers” du mouvement moderne, le terme de “style international” désigne aujourd’hui dans son usage commun, l’architecture américaine moderniste des années 1950 et 1960, et plus particulièrement l’immeuble de bureaux parallélépipédique à mur-rideau.

[5] “How the Brontosaurus Giganteus Would Look If it Were Alive and Should Try to Peep into the Eleventh Story of the New York Life Building.” New York Journal and Advertiser, 11 décembre 1898. Voir aussi la partie “posture près d’un building,” dans l’enquête visuelle de Patrick Peccatte sur son blog Déjà Vu, “L’imagerie des dinosaures dans les pulp magazines et les comics” (13 octobre 2015)

[6] Selon la définition de Tom Mitchell, la démarche iconologique consiste à suivre un motif partout où il nous emmène, sans distinction entre les médias – une démarche qu’il met en œuvre avec The Last Dinosaur Book. The life and times of a cultural icon (University of Chicago Press, 1998).

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