Le “grand lifting” de la tour Montparnasse ou la négation du Paris Moderne

A l’occasion de l’exposition sur le Grand Paris à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine en 2009, le Figaro publiait dans ses colonnes le sondage “ces bâtiments dont vous ne voulez plus…” (plus de 15000 votes). La question posée aux internautes était la suivante: “quel site ou monument n’a pas sa place à Paris parmi les dix suivants ?” Les deux séries de dix monuments ou sites soumises aux internautes “comprenaient des établissements culturels ou bâtiments remarquables (…) tous construits au cours des cinquante dernières années.”

Les résultats sont sans appel: 35,4% des votants fustigèrent la tour Montparnasse, « Verrue qui défigure Paris », « vilain doigt noir », « funeste candélabre » ou « tour maudite »” (…), que certains internautes suggèrent de « détruire sans délai »” – dont une photographie peu flatteuse, supprimée depuis, illustrait initialement l’article en ligne.

Montparnasse Figaro

Capture d’écran du site lefigaro.fr, janvier 2014

Et l’article du Figaro de renchérir:

La tour, haute de 210 mètres, a toujours suscité les plus vives critiques. C’est Georges Pompidou qui a autorisé le chantier en 1969, essuyant déjà une première polémique. Conçue par les architectes Roger Saubot, Eugène Beaudouin, Urbain Cassan et Louis Hoym de Marien, achevée en 1973, la tour n’a jamais trouvé de vrais défenseurs. Bertrand Delanoë s’est prononcé en faveur de sa démolition, mais celle-ci coûterait un milliard d’euros.

On peut s’interroger sur la méthode de ce sondage, qui ne proposait au vote que des bâtiments modernes (la Maison de la Radio, la pyramide du Louvre, le Centre Pompidou, l’opéra Bastille, le Palais des Congrès, la BNF François Mitterrand, le Palais omnisports de Paris Bercy, la Cité du design, la Géode et le Zénith), introduisant un sérieux biais. Mais l’existence de ce biais reflète surtout l’évident désamour dont fait l’objet l’urbanisme parisien des années 1950-1960 – et avec lui l’immeuble de bureaux ou de logements fonctionnaliste, qui en est la manifestation architecturale – au sein du grand public.

Remplacer par un jardin luxuriant le revêtement de la dalle jugé “trop minéral”, la scinder en deux parties afin de “redonner un ciel à la rue” qui la traverse, tels étaient les crédos qui guidèrent, dans les années 2000, la restructuration du quartier du Front de Seine, réalisation emblématique – avec Maine-Montparnasse et La Défense – du “Paris Moderne” de l’après-guerre, dénaturant de façon irrémédiable le bâti d’origine.

Il y a quelques jours, c’était au JDD de révéler “qu’un grand concours d’architecture international allait être lancé pour transformer le gratte-ciel le plus mal aimé de France, la Tour Montparnasse.” Surfant sur l’enthousiasme du public pour une architecture verte, variée et lumineuse – antithèse de la tour dans son état actuel, Jean-Marie Duthilleul, directeur de l’AREP (bureau d’études pluridisciplinaire en aménagement et construction, filiale du groupe SNCF) et coordonnateur de l’opération de rénovation, explique au JDD que

le projet pose la question du “rapport de la tour avec le ciel de Paris” : “Aujourd’hui, on a une sorte de grand ­monolithe noir et marron, très sombre, qui ne reflète pas le ciel.” L’architecte imagine donc une tour “beaucoup plus douce, blanche ou translucide, et surtout réfléchissante”, recouverte d’une “double peau mince” tirant sur le gris ou le bleu “selon la météo”. La forme même de la tour Montparnasse pourrait changer. Les candidats au concours auront le droit d’être créatifs et audacieux. “Toutes les propositions sont possibles, on accepte les surprises, s’amuse le coordonnateur. Pourquoi pas des balcons ou des occlusions dans la façade ? Pourquoi pas une coiffe pour en finir avec ce toit plat?”

Illustration à l’appui:

Le projet de la tour Montparnasse. (Agence DUTHILLEUL / AREP) via lejdd.fr

S’il n’est pas question de contester que la tour Montparnasse, âgée de bientôt 50 ans, ait grand besoin d’être rénovée, que penser d’une rénovation aux airs de “relooking”, entreprise en dépit de la mémoire architecturale et urbaine de “l’ère des gratte-ciel” (voir illustration ci-dessous) pour sacrifier à la mode du moment?

Sciences et Avenir n°148, juin 1959

Sciences et Avenir n°148, juin 1959

Le Figaro Littéraire, 21 mars 1959

Le Figaro Littéraire, 21 mars 1959

Car si la tour n’est pas la réussite la plus flagrante de l’architecture des années 1960-1970 dans la capitale, elle n’en demeure pas moins le témoin de l’époque qui l’a vue naitre – époque du “tout pour la voiture” pour laquelle il ne s’agit pas de développer de la nostalgie, mais simplement de l’intérêt, en tant que couche constituante du palimpseste du Paris contemporain.

Références

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3 comments

  1. Vincent Callebaut va s’en occuper. Elle flottera et volera en même temps et on la verra à peine a travers les arbres, les fleurs et les nénuphars.

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  2. Auto-proclamer “sondage” ce genre de dispositif est réellement un coup bas à la sociologie et aux sciences humaines : au pire plébiscite bananier, au mieux, il s’agit d’une opinion (ajouter un chiffre en millier ne vaut juste rien) : on a ici un aperçu des manoeuvres d’influences qui ont lieu dans ce type d’organes, dont les propriétaires ne sont pas pour rien dans la ligne éditoriale (on regarde avec la même répulsion ce quotidien qui indiquait hier que le ravalement de ladite tour coûterait une bagatelle de sept cents millions d’euros : se demandera-t-on pourquoi la presse cesse de vendre son papier ?)

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  3. […] Le “grand lifting” de la tour Montparnasse ou la négation du Paris Moderne […]

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