Du déluge à l’écoquartier: projections urbaines à l’époque du réchauffement climatique

Fig.1: Le Monde hors série Futur, 2-3 mars 2013, p.80-81

“Les mégapoles prennent le large. Avec le réchauffement climatique, villes et territoires côtiers vont être submergés”. C’est en ces mots que le dernier numéro hors série du Monde consacré à la prospective technologique, co-dirigé par Alain Abellard et Hervé Morin, introduit la section Urbanisme – Horizon 2100 .

Selon l’article “les mégapoles prennent le large” (par Sophie Landrin), en 2100, le réchauffement climatique aura causé une montée du niveau des océans de l’ordre d’un mètre, noyant des villes et de vastes territoires côtiers – une donnée qui correspond à une prévision du GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Experts sur l’évolution du Climat), souvent citée dans le cadre des débats grand public sur le climat[1]. Sur deux doubles-pages, le magazine présente plusieurs projets de villes flottantes, dont celles, très médiatisées, de Vincent Callebaut. Au péril climatique qui nous guette, ces « architectes visionnaires » proposent « la solution : coloniser les mers avec des projets architecturaux pouvant accueillir jusqu’à un million de personnes. »

Si de telles utopies, qui rappellent des projets métabolistes des années 1960 [2], se réfèrent de façon explicite aux questions, voire aux angoisses, soulevées par les projections alarmistes des climatologues, en quoi les projets contemporains d’architecture et d’urbanisme durables, répondent-il aux attentes du public en ce début du 21ème siècle, dans un contexte où le réchauffement climatique est vécu comme inéluctable [3]? L’architecture et l’urbanisme durables, aujourd’hui plébiscités, érigent en effet l’environnement et l’écologie en préoccupations principales. Mais à la différence des villes flottantes, l’horizon en est plus proche : 2 ans, 5 ans, 10 ans… le registre de l’utopie cède ici la place à celui du projet.

Fig.2: Animation sur l’écoquartier du Raquet à Douai © Communauté d’Agglomération du Douaisis / Archi Graphi

Dans le registre du projet (Fig.2), qu’est-ce qui relie le succès du « durable » à la condition contemporaine du réchauffement climatique? Quelle est la place de l’architecture, vis-à-vis d’autres domaines technico-culturels, dans l’appréhension du futur par notre société? Autant de questions qui mettent en jeu les conditions de la réception des projets d’architecture et d’urbanisme contemporains… Pour tenter d’y répondre, ce billet s’attachera au repérage d’un certain nombre de liens, plus ou moins spéculatifs, entre la ville durable et imaginaire du péril écologique, exploité, si ce n’est co-construit, par les industries culturelles, et notamment le genre du « film catastrophe » [4] (Fig. 3-7)…

Fig.3: Waterworld, Kevin Reynolds, 1995

Fig.4: The Day After Tomorrow, Roland Emmerich, 2004

Fig.5: The Day the Earth Stood Still, Scott Derrickson, 2008

Fig.6: An Inconvenient Truth, D. Guggenheim, 2006

Fig.7: An Inconvenient Truth, D. Guggenheim, 2006

La piste de travail est en effet celle d’une prise en compte transversale des domaines de l’architecture et des industries culturelles, auxquels correspondent d’ordinaire des disciplines distinctes. L’efficace des images de la ville durable pourrait ainsi être envisagée à travers la notion de régime projectif de l’architecture, dont le propre serait de permettre l’articulation entre des projets, voués à une réalisation prochaine, et des projections d’avenir plus lointaines –  les images étant un lieu concret de cette médiation… Ainsi, en se pliant à l’horizon d’attente du public et en cherchant à optimiser les conditions de la réception des projets, le régime projectif façonnerait, au bout du compte, l’esthétique urbaine et architecturale d’une époque [5].

Urbanisme durable et horizons d’attente

Sur le front de l’urbanisme, la ville durable a pour mission de répondre aux défis contemporains, notamment en matière d’environnement. Les principes d’aménagement qui en relèvent doivent garantir la qualité de vie dans les métropoles de demain, en maitrisant l’étalement urbain, la consommation énergétique, ou encore la pollution.

En France, les principes de l’urbanisme durable ont été intégrés depuis plusieurs années au niveau des politiques, comme des stratégies opérationnelles, de l’aménagement urbain et territorial. Parmi ces mesures, on peut citer le dispositif législatif de la trame bleue et verte, qui prévoit notamment la préservation ou la création de continuités écologiques par-delà les zones urbanisées. L’urbanisme dit « durable » semble ainsi se caractériser par une vision intégrée de la nature et de l’urbain, dans une approche « systématique », qui envisage la ville comme une « écologie » de personnes, de flux, ou encore de pouvoirs, où les questions de forme urbaine sont passées au second plan. L’exemple du projet Euromed (Fig.8 et 9: images du projet lauréat du concours Euromed, 2009), « Marseille, une ville durable en Méditerrannée », montre bien comment les trames qui structurent la ville, mais aussi les images qui en prennent en charge « l’identité visuelle », sont issues du registre naturel ou organique, et non plus de celui des tracés régulateurs ou des schémas fonctionnels.

Fig.8: “une ville durable en Méditerrannée”, projet urbain “Euromed”, Marseille, 2009 © Leclerc / Agence Ter

Fig.9: Perspective aérienne et vue rapprochée de l’espace ouvert structurant, projet urbain “Euromed”, Marseille, 2009 © Leclerc / Agence Ter / Labtop

Les projets de la ville durable se caractérisent par une présence exacerbée de l’élément aquatique et du végétal. Ainsi, les écoquartiers s’articulent presque systématiquement à des structures paysagères et/ou hydrographiques [6]. Au niveau des bâtiments, l’élément végétal y est mis en œuvre de façon extensive (façades, balcons, toitures végétalisés…). Quant au discours, les structures urbaines y sont fréquemment désignées par des appellations issues du vocabulaire de la géographie, telles par exemple les « iles » ou les « talwegs »… La mise en œuvre d’éléments de projet comme les pontons par exemple, peut servir à forcer la présence de l’eau, même en dehors des périodes d’inondation (Fig. 10), et des bâtiments peuvent prendre des noms évocateurs, tels que « canopée », ou encore « oxygène » [7]. Les images de projets durables se font largement le reflet de ce « retour de la nature » en ville, par la mise en œuvre d’avant-plans verdoyants, et plus généralement, d’une dominante verte et bleue au niveau des couleurs… [8]

Fig.10: Espaces extérieurs “pontons”, projet “Paseo square” © Lalou et Lebec architectes

Or si elle est acquise au niveau des principes, la réelle « plus-value » écologique de ces nouveaux développements urbains reste encore incertaine: le « durable » correspond-il à un réel progrès, conformément aux ambitions qu’affichent concepteurs et maitres d’ouvrage, ou relève-t-il surtout d’une stratégie de communication qu’il est aujourd’hui nécessaire de mettre en œuvre? [9]

C’est l’opinion d’un perspectiviste d’architecture interrogé dans le cadre de cette recherche, à propos de la représentation de l’élément naturel dans les images de la ville durable: selon lui, loin d’être animés par des préoccupations de durabilité au niveau de la conception, les architectes qui lui demandent de « maquiller » leurs bâtiments avec de la verdure, se rendent coupables de greenwashing, dans l’unique but de vendre leurs projets à un public en attente de démarches éco-responsables – qu’il s’agisse des jurys de concours d’architecture ou du grand public [10]Mais au delà du bien-fondé et de l’efficacité avérée des démarches estampillées « durables », qu’est-ce qui les rend efficaces au niveau de la réception des projets par le public? Autrement dit, par quels moyens ces projets s’inscrivent-ils dans un « horizon d’attente »? [11]

Figures de la catastrophe

A la recherche d’indices reliant l’efficace des représentations de la ville durable à l’imaginaire de la catastrophe écologique, attardons-nous tout d’abord sur l’omniprésence de l’eau dans les projets (bassins, zones humides, roselières, noues, pontons, etc.): celle-ci peut-elle être mise en relation avec les prévisions et les craintes liées à la montée du niveau des océans accompagnant le réchauffement climatique ?

Outre l’imaginaire d’un engloutissement par l’océan, l’image de l’eau qui se répand en ville pourrait renvoyer, au niveau français, à l’évènement photographique majeur de la crue de 1910, qui a donné lieu à des milliers de clichés (et de cartes postales) de centres-villes submergés (Fig. 11 et 12).

Fig.11

Fig.12: Carte postale de la crue de la Seine à Paris, ca. 1910

Mais au-delà, c’est bien la référence à l’imaginaire du déluge, avec ses terres submergées, ses embarcations de fortune et ses ciels tempétueux, qui serait ici opérante, fusse de façon sous-jacente… Comme par exemple, dans la série Paris +2°C, une vision prospective de Paris à l’horizon 2100 commandée par la mairie de Paris au collectif et alors (Fig.13): le quai des Grands Augustins y est transformé en Grand Canal, parcouru de gondoles, et les arches du pont Saint Michel émergent avec peine de la nouvelle cote hydrographique de la Seine.

Fig.13: Image extraite de la série “+2°C..” © et alors

Fig.14: Nicolas Poussin, L’Hiver ou Le Deluge (1660-1664)

Si ce lien entre la ville durable et l’imaginaire diluvien, ou catastrophiste, ne semble pas d’emblée évident à démontrer, une relecture de quelques images mettant en scène des projets urbains récents, à l’aune d’éléments de contexte, permet néanmoins d’en étayer l’hypothèse. En effet, une série de créations récentes émanant de perspectivistes d’architecture, suggèrent un lien entre (images de) la ville durable et cataclysme…

Fig.15: Flooded London © Squint/Opera

Fig.16: Flooded London © Squint/Opera

Comme par exemple les images de la série Flooded London de Squint/Opera (2008, Fig.15 et 16), ou encore la vidéo 5:46am Paris underwater d’Artefactory Lab (2010, Fig.17), qui mettent en scène des villes englouties par les eaux.  Que ces illustrateurs choisissent, dans le cadre de leurs travaux personnels (qui se distinguent par nature des travaux de commande, les auteurs y disposant de toute liberté dans le choix de leurs motifs), de représenter des villes inondées, ne peut pas être considéré séparément de l’imaginaire qui les guide dans la réalisation d’images mettant en scène la ville durable pour le compte de clients architectes et urbanistes. Le lien concret entre ces deux choses reste à construire, ce qui constitue un enjeu important de la méthodologie de recherche en cours d’élaboration, sur la piste du régime projectif de l’architecture.

Fig.17: Video 5:46 AM Paris underwater © Artefactory Lab

Outre l’eau, la végétation, souvent luxuriante, envahit elle aussi (l’iconographie de) la ville durable (Fig.18). Dans les discours, la biodiversité et la nature en ville en constituent des valeurs phares. Au-delà des motifs « romantiques » évoqués dans un précédent billet, le « retour » de la nature en ville pourrait-il, au-delà de toutes les associations positives, avoir lui aussi quelque résonance avec l’imaginaire contemporain de la catastrophe écologique?

Fig.18: projet de Adept, image © Doug & Wolf

En effet, il renvoie notamment au très médiatisé récit de Tchernobyl, où la nature réinvestit depuis de longues années une zone anciennement urbanisée. Dans son billet sur Culture Visuelle, Yoann Moreau propose un résumé du reportage Arte “Tchernobyl: une histoire naturelle ?“, diffusé en Mai 2010… La centrale et les villes fantômes de la « zone interdite » qui l’entoure, y sont filmées 25 ans après la catastrophe, ruinées et englouties par la forêt:

« La zone de Tchernobyl serait-elle devenue un paradis pour la faune ? Et qu’en est-il de la végétation? Celle-ci est exubérante (images de lilas en pleines fleurs), des arbres poussent à l’intérieur même des HLM de Pripyat. Lentement mais surement les vestiges de ce que fut la ville idéale soviétique sont engloutis par la forêt. Chaque village est devenu une véritable jungle. »

Mais au-delà des images et des récits documentaires, comme à Tchernobyl, la « culture visuelle de la catastrophe », et plus particulièrement celle du rôle qu’y joue l’élément végétal, s’élabore également dans de domaine de la fiction: en effet, le récit du retour en force de la nature dans un environnement post-cataclysmique a été exploité ces dernières années dans le domaine du jeu vidéo, comme par exemple dans le jeu de shoot Survivarium (Vostok Games, Fig.19), qui met en scène un environnement devenu inhabitable pour les humains, où les arbres pullulants sont devenus des ennemis mortels.

Fig.19A: Image promotionnelle du jeu vidéo Survivarium  © Vostok Games

Fig.19B: Image promotionnelle du jeu vidéo Survivarium  © Vostok Games

Son prédécesseur chez Vostok Games, le jeu à succès S.T.A.L.K.E.R (Fig.20) nous ramène précisément à Tchernobyl, avec des scènes de combat en zone irradiée, où l’élément végétal hors de contrôle contribue à installer un climat d’angoisse, au service de l’immersion des joueurs dans le scénario fictionnel…

Fig.20A: Image promotionnelle du jeu vidéo Stalker © Vostok Games

Fig.20B: Image promotionnelle du jeu vidéo Stalker © Vostok Games

Techniques de la promesse

Dans le contexte des concours et de la médiatisation au grand public (presse, expositions), la production d’images de projets d’urbanisme et d’architecture est aujourd’hui régulièrement confiée à des perspectivistes professionnels. Ces infographistes travaillent souvent indépendamment des agences d’architecture et sont rémunérés « à l’image » [12]. Engagés pour « faire gagner », ou « faire vendre » les projets, leur mission consiste à les représenter de la façon la plus désirable possible, dans un travail proche en cela de la publicité… Si l’aspect de la mise en scène y est primordial, celle-ci doit néanmoins obéir à une condition majeure : ce qui caractérise le projet par rapport à d’autres productions visuelles, c’est que l’on doit pouvoir y croire, ce qui revient à le recevoir comme une promesse.

La notion de promesse des images semble ici très utile pour comprendre ce qui détermine le potentiel projectif des images d’architecture et d’urbanisme. Comme le montre André Gunthert, les caractéristiques formelles et le contexte de publication de l’image interviennent autant que les caractéristiques du projet représenté, dans la capacité d’une image à « faire promesse ». La capacité à se projeter (au sens d’une identification du spectateur avec la proposition de l’image), est ainsi liée en grande partie aux techniques de représentation employées.

Or les outils de représentation, les perspectivistes en partagent beaucoup avec l’industrie du jeu vidéo et le cinéma d’animation. Des logiciels très répandus chez les perspectivistes d’architecture, tels 3D Studio Max ou Cinéma 4D, ont par exemple été développés dans le contexte des industries culturelles, avant de trouver une application secondaire au niveau de l’architecture. Des moteurs de rendu développés pour le jeu vidéo, comme par exemple le « Cry Engine », développé à l’origine pour le jeu de shoot vidéo Far Cry, commencent à être mis en œuvre par des perspectivistes pour leur extraordinaire efficacité en termes de rendu de la végétation [13].

Fig.21: Vidéo de démo du jeu “Far Cry”, réalisé avec le moteur de rendu “Cry Engine”

Fig.22: Séquence-test de rendu de végétation animée, par les infographistes de RSI Studio, spécialisés dans la visualisation d’architecture (images et animations), utilisant un moteur de rendu issu de la technologie du jeu vidéo

Ainsi, les mêmes techniques sont mobilisées pour des images de pure fiction et des images de projets, et il n’est pas rare de rencontrer des perspectivistes actifs dans les deux registres : l’infographiste bordelais Jean-Marc EMY, par exemple, dont la page Flickr expose de façon totalement indistincte, les travaux de visualisation d’architecture, et les créations graphiques pour différents jeux vidéo.

Fig.23: Capture d’écran de la page Flickr de EMY DESIGN

Ou encore Squint/Opera, dont les rendus de végétation « fictionnels » se distinguent très peu de ceux réalisés pour des clients architectes et urbanistes, que ce soit en termes de cadrages, de textures, d’effets atmosphériques et lumineux, d’ambiances, etc. (Fig. 24 et 25)

Fig.24: Image de la série Flooded London © Squint/Opera

Fig.25: Image de l’aménagement paysager d’un projet urbain de SOM au Vietnam (2011), capture d’écran du site de Squint/Opera

Mêmes auteurs, mêmes outils (modélisation et rendu 3D, traitement graphique sur Photoshop), l’architecture utilise des moyens de représentation issus du domaine de la fiction, à des fins de représentations projectives réalistes et relevant du domaine de la promesse. C’est que le public de ces deux productions est le même, avec une même perception de ce qui est « réaliste »: s’il peut croire à la ville durable, c’est aussi parce qu’elle est représentée avec les moyens graphiques permettant de susciter un effet de réel [14]

La ville durable entre projet et fiction

Ces quelques indices semblent indiquer que l’imaginaire catastrophiste, lié à la condition contemporaine du réchauffement climatique et aux périls qui en découlent, est mobilisé de manière « détournée » dans l’imagerie architecturale : en effet, des figures et des imaginaires communs sont identifiables dans les registres de la catastrophe (réelle ou fictionnelle) et du projet, mais les angoisses et les dangers qui leur sont associés dans un cas semblent « domptés » et apprivoisés dans l’autre.

Les personnages semblent constituer l’ingrédient essentiel de ce passage iconographique de la fiction catastrophiste à l’utopie urbaine. En effet, les images de projets urbains foisonnent de personnages stéréotypés, familles, jeunes gens, couples heureux, qui encouragent la projection-identification du public dans une situation future entendue comme plausible. Ainsi, si l’imaginaire du projet urbain durable s’inscrit dans le récit du changement climatique et de ses conséquences redoutées sur le milieu urbain (notamment la montée du niveau des océans, ou encore la reconquête des villes ruinées par la nature), les modes de vie représentés dans les images semblent quant à eux étrangement banals. L’appropriabilité des images de projets par les destinataires, ou leur potentiel projectif, semble ainsi reposer en grande partie sur la mise en œuvre de ces personnages, reflets rassurants de nos stéréotypes contemporains en termes de style de vie… Plus que dans les projets eux-mêmes, est-ce dans les personnages qui en peuplent les images que nous nous projetons (Fig.26)? [15]

Si l’urbanisme et l’architecture permettent, via les représentations de la ville durable, de se projeter dans la condition contemporaine du réchauffement climatique, pour s’y adapter, cela en constitue un usage social majeur… « Dans le monde de demain, nous pourrons toujours vivre, et nous vivrons heureux », semblent nous promettre ces images, au-delà de leur fonction utilitaire de figuration ou de promotion des projets – un pouvoir projectif bien particulier, qu’elles tirent précisément de leur double-appartenance aux domaines de la fiction (ou de la prospective) et du projet.

Fig.26: images de projets d’écoquartiers publiées dans le cadre d’articles de presse ou de campagnes de communication (aménageurs, pouvoirs publics) sur internet

Dans le domaine architectural et urbain, un régime projectif reposerait ainsi fondamentalement sur la capacité de projection du public dans des images et des récits qu’il reçoit comme des promesses. Cette capacité d’une image à  faire projet repose sur la mise en œuvre conjointe, de figures visuelles communément intelligibles, de techniques de représentation correspondant aux standards contemporains en matière de « réalisme », mais aussi de dispositifs médiatiques et de caractéristiques propres à la réception des projets d’architecture et à ses pratiques [16]. En tant qu’elle lui sert de chambre d’expérimentation et de négociation des conditions de la perception de l’effet de réel, on pourrait ainsi avancer que par l’intermédiaire des projets d’architecture et d’urbanisme durables, c’est la fiction, ou l’imaginaire de la catastrophe, qui donne forme à la réalité…

NOTES

[1] Le Monde, numéro spécial hors série, Futur. Les avancées technologiques, 2-3 mars 2013, p.80-81
[2] par exemple, le plan pour la baie de Tokyo de Kenzo Tange, 1960
[3] Les représentations d’urbanisme durables qui seront discutées dans ce billet (sites internet de projets d’écoquartiers, images de concours, presse grand public etc.) relèvent toutes de la catégorie des « images de présentation ». Les images dites « de promoteurs », mises en œuvre notamment dans la commercialisation de bureaux ou de logements, ne semblent pas mettre en jeu les mêmes questions, même si elles en partagent certaines: dans un cas, la projection concerne l’horizon proche et individuel d’une acquisition immobilière, alors que dans l’autre, l’horizon est de nature collective et plus lointaine, probablement plus propice, en cela, à l’expression d’un imaginaire partagé du futur.
[4] « An Inconvenient Truth » (Davis Guggenheim, 2006, Fig. 6 et 7), le célèbre film mettant en scène Al Gore, cultive savamment un mélange des genres entre film documentaire et film catastrophe. Vainqueur d’un Oscar du meilleur film documentaire en 2007, ce film, « by far the most terrifying film you will ever see », selon le slogan de l’affiche, marquera durablement les esprits, dans la prise de conscience du péril climatique global.
[5] Pour illustrer l’idée de régime projectif, une comparaison entre deux époques, les années 1960 et l’époque contemporaine, semble un moyen efficace : comme je l’ai développé dans une étude de cas sur le Front de Seine, les représentations urbaines ont profondément changé de registre en 50 ans, passant d’une esthétique de la ville-objet-artificielle, à celle de la ville-système-naturelle : deux imaginaires, ou régimes projectifs selon la notion que je propose ici à la discussion, qui peuvent être décrits notamment en termes de styles de rendu, de discours, de techniques de représentation, ou encore de composition des images.
[6] La page de l’écoquartier de l’Union à Lille, sur le site eco-quartiers.fr, propose une description qui “condense” quelques uns des principes sur lesquels reposent la plupart des discours entourant les projets d’écoquartiers, en termes de rapport à l’élément naturel: “un quartier générateur et diffuseur de biodiversité (coefficient de surfaces végétalisées, choix des essences, gestion différenciée création d’un jardin écologique partagé), récupération et réutilisation des eaux pluviales (réseau de rétention/infiltration en surface en lien avec l’écriture paysagère du site, réutilisation des eaux des toitures non végétalisées pour les sanitaires).
Ces éléments ont pour objectif de favoriser la création d’un biotope humide qui s’inscrit dans la trame verte et bleue de l’agglomération et qui participe également à la revalorisation du canal. En définitive, le projet de l’Union, en s’appuyant sur une dépollution exemplaire, transforme radicalement l’image du site en réinstallant, d’une certaine façon, la “nature en ville”.”

[7] Projets de Caradec Risterucci à l’écoquartier de La Courrouze, à Rennes
[8] Il est difficile de séparer strictement les caractéristiques des images (abondance de l’eau, de la verdure, etc.), de celles des projets eux-mêmes. Les cas de figure sont multiples: tantôt l’image reste relativement fidèle aux données du projet et se met au service d’une « traduction » fidèle, tantôt la mise en scène d’une certaine « ambiance » exagère largement les caractéristiques projetées, quitte à en devenir mensongère – la plupart des images se situant quelque part entre ces deux extrêmes.
[9] Au sujet des liens entre développement durable et communication, voir Anne Gagnebien et Hélène Bailleul, « La ville durable imaginée : formes et modalités de la communication d’un projet de société », Études de communication 37, 2011, http://edc.revues.org/3239
[10] Selon la page Wikipedia, le greenwashing, ou « écoblanchiment, est un procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par une organisation (entreprise ou administration publique) dans le but de se donner une image écologique responsable. La plupart du temps, l’argent est davantage investi en publicité que pour de réelles actions en faveur de l’environnement »
[11] Hans-Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception (1972), Paris: Gallimard, 1978
[12] certaines (grandes) agences d’urbanisme et d’architecture, disposent de leur cellule de production d’images en interne
[13] Je remercie Gaël Nys (RSI Studio) pour cette information
[14] Roland Barthes, « L ‘effet de réel » in Le bruissement de la langue, Essais critiques IV, Paris: Seuil, 1984, pp. 179-187
[15] Une hypothèse à priori grotesque du point de vue d’un(e) architecte…
[16] Ces deux derniers aspects n’ont pas pu être abordés dans le cadre de ce billet

Bibliographie sélective

BARTHES Roland, « L ‘effet de réel », in Le bruissement de la langue, Essais critiques IV, Paris: Seuil, 1984, pp. 179-187

GAGNEBIEN Anne, BAILLEUL Hélène, « La ville durable imaginée : formes et modalités de la communication d’un projet de société », Études de communication 2/2011 (n° 37), p. 115-130

GUNTHERT André, « La Lune est pour demain. La promesse des images », in DIERKENS Alain, BARTHOLEYNS Gil, GOLSENNE Thomas (dir.), La Performance des images, Bruxelles : Editions de l’Université de Bruxelles, 2010, pp. 169-178.

MAY Kyle et al. (eds.), « Rendering », CLOG, August 2012 issue, clog-online.com

MURRAY Robin L., HEUMANN Joseph K., Ecology and Popular Film: Cinema on the Edge, Albany (NY): SUNY Press, 2009

Advertisements

2 comments

  1. […] Se pourrait-il que l’imaginaire du sublime et de la ruine réponde aux angoisses contemporaines sur le péril environnemental…?4 [à suivre…] […]

    Like

  2. […] Du déluge à l’écoquartier: projections urbaines à l’époque du réchauffement climatique | p… Hammarby Sjostäd, une ancienne zone portuaire située dans la banlieue de Stockholm, préfigure les quartiers durables de demain. Réhabilitée pour répondre aux pénuries de logements dans la capitale suédoise, cette zone sinistrée s'est lancée dans un projet phare qui «illustre les dix grands principes récurrents dans la conception des quartiers durables», résume Eric Charmes, commissaire de l'exposition «Villes rêvées, villes durables»*. Mixité sociale, autoproduction énergétique, maîtrise des déchets… autant de commandements que l'Etat, les collectivités locales et les citoyens se devront de respecter pour construire cet habitat durable qui espère passer 17.000 à 25.000 habitants d'ici à 2017. La voiture, tu partageras Le développement de ce système, dans lequel une société, une agence publique, une coopérative, une association investit dans une flotte de véhicules louables à l'heure évite la pollution liée aux voitures individuelles. Ce système est déjà utilisé par 10% des familles. […]

    Like

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: