“Le futur, maintenant”: architecture et temporalité projective

Fig.1: L’automobile de 1973, couverture du magazine “Science and Invention”, mai 1923

Voici comment le magazine américain “Science and Invention” imaginait la voiture de 1973, en couverture du numéro de mai 1923 (Fig.1). Je suis tombée sur cette image au détour du blog Paleofuture. Elle m’a frappée par l’anachronisme qu’elle représente, entre une “voiture-gélule” et les hauts-de-forme de ses passagers.

On peut supposer que ce modèle de voiture, on ne peut plus éloigné de la réalité des voitures de l’époque, faisait néanmoins écho à l’imaginaire des lecteurs du magazine, autrement dit à une image fantasmatique de la voiture du futur, déjà ambiante ou en voie de s’installer (hypothèse que seule une recherche de figures apparentées, dans le cinéma fantastique ou encore la littérature illustrée à la même époque, pourrait corroborer…). En tant que support permettant au lecteur de se projeter dans le mode de vie d’une lointaine époque du futur, ce dessin peut donc être caractérisé comme une image projective.

De façon inattendue, cette image m’a suggéré une piste de réflexion à propos de la temporalité projective de l’architecture moderne (l’hypothèse que je présente ici concerne spécifiquement l’architecture qui s’inscrit, implicitement ou explicitement, dans une référence à la temporalité future, notamment à travers une recherche d’innovation formelle et/ou fonctionnelle. En effet, si la “voiture-gélule de 1973” est vouée à ne rester qu’un dessin, il en est autrement dans le cas d’un projet d’architecture, comme par exemple le projet de l’immeuble-villas de Le Corbusier, projet progressiste s’il en est, datant à peu près de la même époque (Fig.2 et 3). Or le pouvoir d’évocation du dessin d’architecture ne repose-t-il pas, comme la “voiture de 1973”, sur l’imaginaire fantasmé d’un futur lointain? Il en résulterait alors un décalage entre deux temporalités, le projet d’architecture étant à la fois quelque chose d’assez immédiat (voué à une réalisation proche), et une projection dans un futur plus lointain, ou plus précisément dans une vision du futur, qui s’exprimerait à travers l’image projective.

Fig.2: Le Corbusier, croquis perspectif de l’immeuble villas, 1922 © FLC/ADAGP

Fig.3: Le Corbusier, pavillon de l’esprit nouveau (“appartement-témoin” de l’immeuble-villas), exposition internationale des arts décoratifs et industriels, Paris, 1925 © FLC/ADAGP

Ainsi, le succès d’une architecture évocatrice de la temporalité future, serait avant tout lié à son inscription réussie dans un imaginaire (ou vision fantasmatique) partagé par le public. Le projet de l’immeuble-villas de Le Corbusier emprunterait alors autant à des fantasmes ambiants, qu’à des innovations technico-fonctionnelles et au “purisme” de son esthétique, arguments mis en avant par l’architecte.

Tout projet d’architecture ne serait-il pas lié, de façon inextricable, à des projections lointaines et idéalisées s’exprimant à des degrés divers dans les images projectives? Selon cette hypothèse, c’est l’écroulement, ou l’évolution périodique de cet univers, qui entraine une évolution de la réception des projets d’architecture: la fin de l’architecture du “Style International” (au début des années 1970) serait ainsi liée à l’effondrement d’une capacité de projection du public dans un certain imaginaire du futur, bien plus qu’à des évolutions d’ordre technique ou économique qui auraient rendu caduque cette façon de construire: s’il n’y a plus de voitures volantes, plus de cuisines robotisées, plus de trains souterrains pneumatiques propulsés à 500 Km/h, alors il n’y a plus de “Style International”. Le projet d’architecture “progressiste” est en effet une projection dans le futur parmi beaucoup d’autres, qui a la particularité d’être vouée à la réalisation sous la forme d’un bâtiment, dans un délai relativement court. Impossible de séparer l’architecture (entendue comme projection), de l’imaginaire mis en jeu dans les autres domaines technico-culturels à une époque donnée.

Au détour d’un trajet en métro, une affiche publicitaire (qui tourne toujours autour de la voiture, Fig.4) m’a apporté un nouvel élément, qui tend à étayer cette intuition:

Fig.4: affiche du mondial de l’automobile 2012, Paris, “le futur, maintenant”

Fig.5: Zaha Hadid: Abu Dhabi Performing Arts Centre, image de synthèse

Le mondial de l’automobile, un évènement caractérisé par la présentation publique de véhicules-prototypes, semble relever d’un désir de projection semblable à celui de la “voiture de 1973”. Or l’affiche l’indique clairement: “le futur, maintenant”: ce que l’on propose de consommer au mondial de l’automobile, c’est la projection (dans le futur), plus que le produit fini (la voiture réelle). L’illustration de l’affiche m’a immédiatement évoqué l’esthétique de l’architecte Zaha Hadid, incontestablement l’une des “stars” mondiales de l’architecture contemporaine, dont les projets sont caractérisés pas des formes spectaculaires, courbes vertigineuses et autres effets lumineux (Fig.5). Ainsi, l’affiche du mondial de l’automobile et les images projectives de Zaha Hadid auraient plus en commun qu’il n’y parait: un certain imaginaire du futur.

Fig.6: “Paris dans 20 ans”: le Front de Seine et Bercy, Paris Match n°951, 1967

Dans certains cas, des objets ou technologies relevant de la projection dans le futur sont mobilisés directement dans les représentations d’architecture: comme dans l’illustration de Tanguy de Rémur publiée dans Paris Match en 1967, qui représente le projet du Front de Seine à grand renfort d’hélicoptères et d’hydroglisseurs (Fig.6). Mais ce genre de mise en scène d’un projet dans un imaginaire, semble caractériser d’avantage les représentations d’architecture à destination du grand public que celles diffusées dans le cadre professionnel: l’image projective “grand public” serait ainsi un lieu privilégié de l’expression de l’imaginaire du projet.

Pour terminer, une fois réalisée, l’architecture ne peut que décevoir face aux projections lointaines et idéalisées des images. Il en va ainsi des bâtiments de Zaha Hadid, infiniment moins évocateurs in situ, lorsqu’on les parcourt, qu’in visu, dans les images projectives. Mais la photo est là pour rétablir un peu de la magie du “futur, maintenant”, grâce à sa palette d’effets et à son potentiel de mise-en-scène. Les deux photographies de réalisations de Zaha Hadid sélectionnées ci-après (Fig. 7 et 8), représentent deux degrés tout à fait différents de mise-en-scène d’un bâtiment réalisé: là où la photo de gauche peut rendre compte de la déception face à une réalité qui correspond peu à la projection initiale, la photo de droite ré-introduit le projet, même réalisé, dans la temporalité projective idéalisée du “futur, maintenant” (voir ici pour toute la série des photos de l’opéra de Guangzhou par Iwan Baan)

Fig.7: Zaha Hadid: Mobile Art Pavillon, photo © pingmag (Flickr)

Fig.8: Zaha Hadid: opéra de Guangzhou, vue intérieure, photo © Iwan Baan

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6 comments

  1. Merci Marie-Madeleine pour cette proposition d’analyse passionnante!
    La faillite critique d’une architecture correspondrait ainsi à l’essoufflement du régime projectif dans lequel elle s’inscrit. En poursuivant ta réflexion, on pourrait supposer ainsi que les mantras “éco” et “durable” fortement présents dans les projets urbains d’aujourd’hui induisent une esthétique spécifique des bâtiments. Car s’il ne s’agit pas véritablement de proposition futuristes, ces réalisations ont pour spécificité d’organiser le discours autour de l’idée d’un projection dans un futur idéalisé (ville durable).
    De façon plus anecdotique, à la vue des deux dernières images, il semble que finalement cette architecture “progessiste” a beaucoup de point commun avec la voiture de 1973: il s’agit de bulle, encapsulage d’une vision futuriste en décalage avec son environnement 🙂

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  2. Merci Raphaële. C’est précisément l’idée de régime projectif que je poursuis, et de son lien avec l’esthétique architecturale. Dans cette note, j’ai utilisé le critère “progressiste” pour qualifier l’architecture concernée, faute de mieux pour l’instant, mais il est vrai que cette projection idéalisée n’est pas limitée aux projets proprement “futuristes”. Elle pourrait s’appliquer de la même façon dans le cas du “durable”, et pourquoi pas dans le cas du “néo-” ou du “rétro-“, qui sont tournés vers le passé…
    Pour ce qui est de l’urbanisme durable et des écoquartiers, je pense qu’au-delà d’un futur idéalisé (écologique, social, etc…), il y a peut-être aussi une projection de l’ordre de la catastrophe écologique ou du cataclysme, telle qu’elle s’exprime par exemple dans les “fictions visuelles du changement climatique” que j’ai réunies dans un précédent billet (http://culturevisuelle.org/plancoupeimage/archives/65), et que j’ai rapprochée des images du projet de paysage contemporain du Front de Seine…
    Merci aussi de m’avoir fait remarquer la correspondance entre les “bulles” de 1923 et celles d’aujourd’hui, qui ne m’avait pas frappée jusque là.

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  3. Merci Marie-Madeleine pour cette mise en perspective…
    Je rebondis en particulier sur la notion d’imaginaire et de “grand public”, car, en ce qui concerne les images non pas projectives mais “restitutives”, c’est une argumentation récurrente chez les archéologues. L’exploitation de mises en scène avec un rendu photoréaliste ou l’utilisation de détails ayant un effet d’histoire ne serait justifiée que par une nécessaire séduction de ce fameux “grand public”, les scientifiques se contentant pour leur part de rendus plus bruts. Or dans les faits on constate qu’il y a souvent chez ces mêmes scientifiques, à travers des images diffusées au sein de la seule communauté, une véritable recherche esthétique avec des personnages, des jeux de lumières, des ambiances, etc.
    Il me semble donc qu’il y a aussi une part de plaisir dans ces créations graphiques qui n’est pas toujours explicitée ou assumée par les archéologues mais qui est bien là… à l’image du plaisir enfantin que l’on peut avoir devant une maquette peuplée de détails et de personnages.

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  4. @ Jessica, merci beaucoup pour cet éclairage. La comparaison entre ces deux domaines, projet et restitution, en termes de stratégies de mise en scène des images, est vraiment très intéressante. En effet ces images s’adressent à un seul et même public contemporain, celui-ci servant, dans les deux cas, de prétexte à l’expression d’un imaginaire qui n’est pas assumé dans le cadre spécialisé. Comme toi, je constate cette part de recherche esthétique et de plaisir enfantin, qui dépasse la seule fonction descriptive ou utilitaire de l’image, dans les représentations projectives professionnelles. Si les mêmes images sont parfois utilisées dans les deux contextes, professionnel et “grand public”, le discours qui les accompagne dans le contexte professionnel ne fait que renforcer la perception avant tout informative et objective des images, la dimension de l’imaginaire coexistant avec ce discours de façon très implicite…

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  5. […] côtoyant les plans, croquis ou photographies de maquettes. La photographie d’architecture “re-met en scène” le bâtiment réalisé. Malgré son caractère indiciel, elle reste une image projective, et pas un simple témoignage de […]

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  6. […] ne peut s’étonner de voir une publicité bancaire recourir au puissant ressort narratif du “futur, maintenant”, on peut en revanche s’agacer, comme le fait PopUp Urbain à propos du récent projet de Kohn […]

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