Paris 1968: un reportage photographique dans l’Architecture d’Aujourd’hui

Juin 1968. Dans l’Architecture d’Aujourd’hui, trois doubles-pages de photographies presque sans commentaires viennent s’intercaler entre un dossier récapitulatif sur les plans d’aménagement de Paris (1734-1966), les propositions pour l’avenir du quartier des Halles, alors en plein débat, et des articles sur les grandes opérations en cours à Paris: Front de Seine, Italie, Bercy… [1]

Ces trois doubles-pages font figure d’exception dans la grille éditoriale de la revue, qui ne comporte pas habituellement de section “photo” à cette époque. Les photos ont été réalisées par cinq photographes différents, qui sont cités [2], mais ne font pas l’objet de crédits photo individuels: ce n’est donc pas ici le geste artistique des photographes qu’il s’agit de valoriser.

L’usage des photographies sur ces trois pages est très différent de celui qu’en font habituellement les revues d’architecture dans les années 1960. Les images sont ici juxtaposées en mosaïques visuelles, et associées à un seul court énoncé par double-page, en gros caractères:

“un milieu qui disparait”

“transformations”

et

“un nouvel espace urbain”

Cette séquence semble inviter le lecteur de la revue à prendre du recul sur les changements en cours dans la capitale, tout en laissant ouverte la conclusion à donner à ses méditations: la modernisation de Paris, aubaine ou catastrophe?

L’énoncé “un milieu qui disparait” (p. 34-35) appelle immédiatement des associations négatives. Le montage photographique corrobore cette signification. Différentes photos montrent des foules dont les déplacements sont contrariés par la circulation automobile. Outre l’espace vital des citadins, c’est l’espace naturel qui est concerné par cette “disparition”: photos de surfaces minérales (trottoirs, chaussées goudronnées), d’arbres enfermés dans des grilles, ou encore des voitures investissant les parcs et le fleuve (voies sur berges). Enfin, des photos de parkings devant de grands monuments parisiens (Louvre, Palais Royal) viennent compléter ce constat implicite d’une invasion de l’automobile.

“Transformations” (p.36-37) met en scène le contraste entre tradition en modernité, tout en suggérant une transition empreinte d’harmonie. Les immeubles modernes sont présentés comme les tours Eiffel et les Panthéons contemporains, dans des cadrages laudatifs. La statue de la liberté [3] en avant-plan d’un immeuble moderne suggère la filiation américaine de cette architecture, et peut-être plus généralement les notions de liberté et d’optimisme que l’on souhaite lui voir associées. Dans ce montage, Paris nostalgique et Paris progressiste cohabitent en bonne intelligence: l’un se construit sous l’œil bienveillant de l’autre.

Enfin, “un nouvel espace urbain” (p.38-39) est probablement la séquence la plus ambigüe. Les photos jouent la radicalité et l’inédit: juxtaposition d’industries et d’immeubles d’habitation, la Seine transformée en autoroute fluviale pour péniches-cargo. Une photo d’un chantier aux tas de terre rectilignes n’est pas sans évoquer le land art. Les qualités plastiques de l’architecture nouvelle sont exaltées dans des compositions très graphiques: lignes verticales des cheminées, façades monolithiques aux motifs géométriques, ou encore autoroutes urbaines rectilignes, dont la qualité essentielle semble résider dans la nouveauté. On peine ici à détecter si l’intention éditoriale est critique ou laudative…

Quel sens donner au reportage photographique “Paris 1968” dans l’Architecture d’Aujourd’hui?  En effet ces photos et ces textes ne contiennent pas d’informations explicites quant aux messages véhiculés – c’est ce qui a attiré mon attention. Seul un examen plus large du contexte auquel s’adressaient les éditeurs de la revue, et de leurs prises de positions stratégiques en matière de politique urbaine à la fin des années 1960, est susceptible de les faire parler.

NOTES

[1] L’Architecture d’Aujourd’hui est une revue d’architecture fondée en 1930, tirage: 23000 ex. en 1968
[2] Michel Moch, Pierre Lacombe, Jean-Pierre Cousin, Jean Pottier, Alain Perceval
[3] réplique de la statue offerte par la France aux USA en 1886, positionnée sur l’ile aux cygnes

Advertisements

8 comments

  1. Une exception intéressante en effet, proposant si j’ai bien compris un commentaire en image des orientations urbanistiques.
    On est évidemment curieux du contexte, le printemps 1968 étant particulièrement riche en évènements politiques. Doit-on y voir un lien quelconque avec cette interrogation sur le devenir de la capitale?
    En observant ces trois doubles pages, il me semble que l’on peut noter l’association d’un parti-pris visuel avec chaque thématique, qui se révèle, tu l’as dit, dans les sujets mais aussi les cadrages. La première double associe des clichés aux cadres saturés, sans horizon,quand la seconde propose a contrario des images offrant plus de recul et surtout des perspectives valorisant les différents monuments parisiens. La troisième enfin confirme cette ouverture, avec des formats presque panoramiques, des horizons dégagés et des lignes de fuite qui soulignent la dynamique de l’ensemble… et une vue aérienne 😉 On sort peu à peu d’une ville marquée par la cacophonie et l’exiguïté pour passer aux grands espaces de l’architecture moderniste, lesquels apparaissent comme une orientation clairement valorisée ici, non?

    Like

  2. Merci Raphaële d’enrichir ma lecture par ton regard de photographe et d’experte en partis-pris visuels dans les représentations photographiques urbaines.
    Tel serait alors le récit de ces trois doubles-pages: l’urbanisme moderne à la rescousse d’une ville qui suffoque – ce qui correspond effectivement à l’orientation de la revue (dans les années 1960, une bonne partie des membres du comité de rédaction sont des architectes ou des urbanistes en exercice).
    Pour ma part, c’est surtout le choix de ce format d’essai photographique qui m’a interpellée, dans le cadre d’une revue où il n’est pas habituellement représenté… en effet, à la même époque, celle-ci ne se privait pas de publier des articles illustrés au ton militant et revendicatif, en faveur de l’urbanisme moderne.
    Comme tu le remarques, il y a peut-être un lien avec les évènements du printemps de cette année…

    Like

  3. dominique gauthey · · Reply

    Passionnant cette suite d’articles sur la photographie d’architecture…

    Dans l’histoire des revues d’architecture AA, au regard d’Urbanisme ou de Techniques et architecture par exemple, a été sans doute plus nourrie en débats formels et théoriques que sociaux et politiques. Et ses options éditoriales étaient nettement orientées vers la modernité.

    Circulation et monumentalité sont les mots clés des trois séries, et c’est la synthèse de ces deux termes que l’architecture moderne tend a opérer en générant une nouvelle forme urbaine. La seconde série de photographies, qui fait aussi diptyque sur la page semble ainsi devoir signifier l’inadéquation de la ville à l’automobile. Il y a par exemple la citation de l’affiche “théâtre de poche” qui pourrait bien renvoyer à la photo du tout petit garage de réparation automobile (ELF) et, tout en même temps, à celle du portique sur un chantier qui, fonctionnant comme l’indice d’un futur parking et comme citation de la structure métallique de la Tour Eiffel, indiquerait alors les ruptures d’échelles du moment.

    Ici, les trois séries commentées apparaissent comme trois temps de l’architecture et de la ville. Mais le rappel incessant à l’année 1968 (et à cette ville, Paris) montre plutôt qu’il s’agit d’une temporalité très courte. D’une série à l’autre, on saute en effet du passé proche à un art “contemporain” de l’architecture dans lequel se fond déjà le présent. On n’en est plus à résoudre des problèmes de logements (pas même insalubres) mais à faire avec la mobilité et la fluidité du moment, en construisant des parkings sous-terrain.

    Ce qui est intéressant sur le plan de la mise en page, encore, c’est cette reprise du même titre à trois reprises (voire même 4, puisqu’il est dédoublé dans le second volet) et qui renforce la revendication d’une actualité dont on pourrait bien dire, oui, qu’il répond à mai 68 (;) > Raphaële).

    Une remarque encore, au sujet de la place des photographes dans la revues. Les images ne sont pas attribuées, certes, mais les auteurs sont cités d’emblée alors qu’on aurait pu s’attendre à tout le contraire. Soit, des légendes lourdes et redondantes pour des photographes anonymes. Il faudrait voir à quand remonte le moment T de cette attitude, mais AA a été plutôt innovant et clairvoyant quant à la place donnée à l’image photographique. Ce qui toutefois n’impliquait pas un respect sacralisé du document. Pour preuve, et comme fin “ouverte”, cette utilisation très graphique des contrastes dans le 3ème volet, mais plus encore ce morceau d’image découpée qui clos l’ensemble, le redouble et le verticalise. Tout en rappelant que les architectes ont souvent su utiliser le document photographique pour faire de l’architecture et pas seulement la représenter.

    Like

  4. @ Dominique Gauthey: merci infiniment pour vos observations riches et stimulantes sur ces pages, qui mettent en relief la multiplicité des dimensions à prendre en compte, ainsi que pour vos indications précieuses sur l’usage de la photo dans les revues d’architecture des années 1960 et dans AA en particulier, souvent plus expressif que documentaire.
    La photo recadrée du troisième volet est en effet édifiante à cet égard!

    Like

  5. Bonjour,
    Cet article et toute la série qui a précédé sont fort intéressants. Une chose m’a interpellé sur Culture visuelle, je le suis dans mes flux de syndication et, d’un autre côté, je suis vivement intéressé par la représentation en architecture dans le cadre de mon travail. Pourtant, j’étais totalement passé à côté de l’ensemble de vos articles et de quelques-uns de vos collègues qui se consacraient aux mêmes thèmes. D’autant plus surprenant que ceux-ci sont produits par une structure qui fait la promotion de la description sémantique des objets par des métadonnées. Il est vrai qu’en période normale, submergé par le flux, on est beaucoup plus sélectif, mais aussi moins attentif.
    Le sujet de votre thèse m’intéresse beaucoup, bien que vous débutiez votre étude en 1945 et que je m’interroge sur la pérennité de l’appellation « style international » ; il est probable que l’on en vienne à le dénommer industriel.

    Like

  6. Peut-être des éléments pour toi dans le texte de Jean-louis Violeau, “L’expérience 68, peinture et architecture entre effacements et disparitions” (p. 222-233) publié dans Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal (dir.), Mai-Juin 1968, Paris, éd. de l’Atelier/éd. Ouvrières, 2008.

    Like

  7. @ Jean-LuK: Merci d’avoir attiré mon attention sur la question des flux de syndication liés à la thématique de la représentation de l’architecture sur Culture Visuelle. Je ne peux pas répondre à cette question, mais je ne manquerai pas de la transmettre aux personnes compétentes en la matière.
    L’intitulé de mon sujet de thèse, “esthétique de l’architecture du style international (1945-1975)”, est le résultat d’une première délimitation de mon aire d’investigation, à l’aide d’une fourchette de temps qui devra être précisée, et d’un terme couramment utilisé pour qualifier l’architecture étudiée: “style international”.
    Comme à vous, ce dernier terme me pose un problème, dans la mesure où il renvoie aussi aux développements architecturaux de la première moitié du XXème siècle, peut-être bien plus qu’à la période de développement intense des techniques d’industrialisation dans le domaine de l’architecture: à partir du début des années 1940 dans le cas des USA, et à partir de la fin de la guerre, dans le cas de l’Europe.
    Une appellation qui comporterait le terme “industriel” me semble tout à fait envisageable dans le cadre d’une précision de mon sujet. Probablement que la capacité à nommer de façon adéquate l’objet que j’étudie, constituera l’un des aboutissements de cette recherche, plutôt qu’un point de départ.

    @ Audrey, mille merci pour cette référence!

    Like

  8. @ Jean-LuK: les nouvelles thématiques de recherche récemment apparues sur CV ont bien été identifiées et peuvent être suivies via les tags dédiés:
    http://culturevisuelle.org/blog/tag/archi
    http://culturevisuelle.org/blog/tag/ville

    Rappelons également l’existence d’une catégorie qui permet de ne retenir de l’ensemble de la production sur CV que les billets sélectionnés:
    http://culturevisuelle.org/blog/categorie/edition

    (Chacun de ces items peut être suivi sous forme de flux RSS en ajoutant …/feed après l’url.)

    Like

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: