Transparence et opacité de l’image projective

Fig.1: projet de stade au Havre, SCAU architectes, © RSI Studio

La médiatisation de projets d’architecture passe le plus souvent par l’image projective. Outre des photos de maquettes, c’est aujourd’hui à travers des images de synthèse produites par des illustrateurs-perspectivistes que les projets sont présentés au public. Par “accoutumance visuelle”, ces images tendant à se généraliser dans l’espace public, il est facile d’oublier que l’on ne regarde pas que des projets, mais bien des images de projets.

Or l’illustration contemporaine de projets d’architecture n’est pas uniforme du point de vue des “styles de rendu”.

Deux tendances principales s’en dégagent: l’une se caractérise par la référence à la photographie, l’autre par celle aux techniques d’illustration “aux ciseaux et aux pinceaux”, voire à la peinture ou au cinéma. Pour illustrer cette distinction et amorcer une réflexion sur ses enjeux, je voudrais mettre en regard la production de deux agences de perspectivistes d’architecture dont les styles sont clairement distincts: RSI Studio (Paris) et Doug & Wolf (Sydney).

L’image du projet de stade pour le Havre par SCAU architectes, réalisée par RSI-Studio (Fig.1) présente en effet plusieurs caractéristiques qui la rapprochent de la photographie, notamment:

  • le choix d’un cadrage carré, qui évoque le format classique des tirages produits avec des appareils Hasselbad par exemple.
  • le niveau de détail de la scène représentée, si bien que la structure du bâtiment, le mobilier, ou encore les matériaux (y compris le gazon) “font illusion”.
  • l’ambiance lumineuse cohérente et réaliste, d’un milieu de journée ensoleillé.
  • l’impression générale que l’image est une “fenêtre transparente” sur la (future) réalité.

Fig.2: projet de stade à Marseille, SCAU architectes, © Doug & Wolf

L’image de Doug & Wolf du projet de stade pour Marseille par les mêmes architectes (Fig.2), est beaucoup moins “photo-réaliste”. Elle s’apparente plutôt à l’illustration, par:

  • la mise en scène expressive et “collagée” de figurants, en particulier à l’avant-plan.
  • le travail expressif de la lumière et de la couleur: des “incohérences” sont introduites dans ces éléments afin de servir la composition globale de l’image. La lune, par exemple, n’aurait probablement jamais pu être captée dans une vraie photo, vues les conditions lumineuses.
  • l’utilisation de transparences (par exemple pour les drapeaux) qui ne pourraient pas exister “en réalité”.
  • le cadrage horizontal proche de 16:9, format panoramique qui la rapproche, plus particulièrement, de l’image cinématographique, tout comme la mise en scène très marquée du mouvement (notamment par les drapeaux agités).

Différents usages des images projectives

Ces différences de styles de rendu correspondent, dans une certaine mesure, aux usages particuliers auxquels est destinée l’image. Le recours à tel ou tel style d’illustration, et donc à tel ou tel perspectiviste, est en effet déterminé par plusieurs facteurs:

  • le stade auquel se trouve le projet (le niveau de détail de l’image accompagnant le niveau de détail du projet, au fur et à mesure de l’avancement des études)
  • la sensibilité et le positionnement de l’agence d’architecture: plus “conceptuel” ou plus “technique”
  • le contexte de diffusion de l’image: jury professionnel, presse spécialisée, exposition grand public, etc.
  • dans une phase précoce, le rendu moins réaliste permet de rester plus “flou”, ce qui peut présenter l’avantage de contourner le risque d’un engagement contractuel de la part de la maitrise d’œuvre quant aux caractéristiques définitives du projet.

Techniques de production des images

Les images de RSI Studio résultent d’un processus de fabrication essentiellement basé sur le “calcul” de l’image, simulant le procédé photographique grâce à des logiciels de rendu et à des ordinateurs de plus en plus performants: les rayons de lumière, “rebondis” sur les objets de la scène, sont captés par une plaque photosensible virtuelle. Tout entier dédié à l’imitation d’une image photographique, le travail des graphistes est presque imperceptible… La référence ici est bien celle de l’objectivité photographique, qui, comme le précise André Gunthert, est en réalité un “style de rendu” auquel nous nous sommes accoutumés [1]. En effet, à l’inverse de l’appareil photographique, produire une telle image “photo-réaliste” avec un ordinateur nécessite de faire de nombreux réglages.

Chez Doug & Wolf, la pratique de l’illustration de projets s’apparente beaucoup plus à celle d’avant l’ère numérique. La technique repose essentiellement sur un processus de conception graphique en deux dimensions – même si la “base” de l’image est issue elle aussi d’un calcul de rendu en 3D, moins précis que dans le cas de l’image photo-réaliste. L’illustrateur utilise donc ici l’outil informatique, et notamment les logiciels de traitement graphiques tels que Photoshop, de la même manière qu’il utilisait ses pinceaux: il s’attache, de manière très “classique”, à bien cadrer et composer l’image, notamment en termes de couleurs et de lumière – éléments qu’il s’agit de “mettre en tension”. Quant aux influences, picturales ou autres, qui inspirent ces images, elles ne sont pas mobilisées de manière explicite, laissant le champ libre à une variété de lectures.

Transparence et opacité

Dans le cas de RSI Studio, c’est la transparence de l’image projective, et son réalisme absolu qui sont recherchés. Les images de Doug & Wolf, quant à elles, opacifient la représentation: celle-ci devient le théâtre de la mise en scène d’un imaginaire du projet.

Le développement technologique des ordinateurs et des logiciels de rendu, qui devrait permettre dans les prochaines années d’obtenir une simulation photo-réaliste des projets en temps réel, fera-t-il disparaitre les tendances pictorialistes, ou “opacifiantes”, dans le domaine de l’illustration d’architecture? Les évolutions récentes dans le domaine de la photographie grand public, en pleine “effervescence pictorialiste” [2], semblent indiquer le contraire… Cette coexistence de différents styles, plus ou moins transparents ou opacifiants, semble ainsi relativement indépendante des aspects techniques. L’exemple du projet du Front de Seine dans les années 1960, prouve qu’à l’époque déjà, alors que toutes les illustrations étaient réalisées manuellement, le style et de degré de réalisme variaient selon les usages et les publics…

Fig.3: Perspective du projet du Front de Seine publiée dans la revue Urbanisme n°81, 1963

Fig.4: Perspective du projet du Front de Seine, publiée dans Paris Match n°951, © Paris Match et Tanguy de Rémur, 1967

Alors que l’ image publiée dans la presse spécialisée (Fig.3), tente de produire l’illusion du projet déjà réalisé dans le site par le biais de la mise en œuvre d’un photomontage avant/après, l’illustration du projet publiée dans un magazine à grand tirage (Fig.4) projette l’opération dans le futur, en la fictionnalisant.

Je remercie Gaël Nys et Matthieu Blancher (RSI Studio), Julien Alma (Doug & Wolf) ainsi que Tanguy Bruté de Rémur, pour les entretiens très instructifs qu’ils m’ont accordé en amont de ce billet – et que celui-ci, je l’espère, reflète fidèlement.

NOTES

[1] André Gunthert, “Instagram, photo d’hier ou de demain?”, L’Atelier des icônes, 31 mai 2010 (http://culturevisuelle.org/icones/2350)
[2] voir André Gunthert, op. cit.

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14 comments

  1. Didier Roubinet · · Reply

    Bonjour Marie-Madeleine, tes billets sont toujours aussi intéressants.
    Deux petites questions, pour ma curiosité personnelle :
    – D’où vient le terme “image projective”?
    – As tu idée du coût de ces images (budget pour tes figures 1&2, par exemple)?

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  2. Bonjour Didier!
    Merci pour ta question sur le choix du terme d’image projective, qui mérite effectivement une explication: J’aurais pu utiliser les termes “perspective d’architecture”, ou “image de projet”… mais j’ai finalement choisi celui-ci, pour exprimer ce qui est relatif au projet ET à la projection – y compris géométrique. Le terme de “projectif” a en effet de nombreux usages:
    http://www.cnrtl.fr/definition/projective
    Une alternative aurait pu être le terme d’image prospective, mais celui-ci correspond moins, me semble-t-il, à la notion de projet – centrale en architecture. En revanche, il insiste plus sur l’aspect visuel… Rien de définitif, donc, c’est une terminologie en cours d’élaboration.
    Pour le prix des images, chaque agence a son “barème”. Ces deux exemples proviennent de perspectivistes très talentueux et demandés, ce qui justifie des prix élevés, mais je ne peux pas te donner de budget précisément…

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  3. Didier Roubinet · · Reply

    Le temps et l’argent investis dans ces images montrent ce qu’on en espère, pas sûr qu’on imagine à quel point la facture est salée.
    Va pour image projective, je trouve l’idée excellente, très évocatrice. Du coup on a envie de remonter la généalogie de ces images jusqu’aux prix de Rome, dont la tradition des perspectives perdure semble-t-il du côté des Monuments Historiques.

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  4. Merci Marie-Madeleine pour cette étude détaillée de ces images projectives. Ta proposition de distinguer les images “photo-réalistes” et “picto-réalistes” (Si j’ai bien tout saisi) est particulièrement intéressante. Je suis marquée de manière générale par l’utilisation de la transparence dans les images d’architecture: pour les passants, la verdure, parfois même pour les bâtiments “gênants”. C’est un procédé qui me semble assez récurrent et que l’on pourrait peut-être interroger de manière spécifique, non?
    Je rejoins Didier dans sa curiosité: tu commences à lever le voile sur les procédés de fabrication de ces images, et on voudrait en savoir plus! Avoir des détails sur le processus dans lequel elles s’intègrent, sur les acteurs qui participent à sa validation, etc… J’avoue que j’espère que cela fera l’objet de prochains billets!

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  5. Bonjour Marie-Madeleine et merci pour ces remarques très intéressantes… Travaillant sur les images de synthèse du patrimoine, je distingue pour ma part trois types de rendu : le rendu photoréaliste, le rendu expressif, qui permet de différencier les typologies de matériaux sans chercher le réalisme, et enfin le rendu volumique qui concentre ses effets sur les seules proportions du monument. L’ensemble architectural est donc ici appréhendé dans sa volumétrie et non dans les détails de ses matériaux et les infographistes usent alors des effets de transparence sur le modèle… Il me semble qu’il s’agit là d’exprimer le doute et l’hypothèse, de laisser « transparaître » les incertitudes puisque nous sommes ici face à des images restitutives et non projectives. Mais depuis un ou deux ans, la culture infographique me semble effectivement se modifier : le réalisme est parfois supplanté par des effets plus « graphiques », où on cherche à faire des images plus « anciennes » qui rappellent les gravures par exemple. C’est en tout cas ce que je constate chez les infographistes avec qui je travaille…

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  6. @ Didier, remonter dans le temps pour étudier les rapports des architectes à la perspective (ou image projective…) fait partie de mes plans. Je n’avais pas jusqu’ici pensé aux “Prix de Rome” en particulier, mais c’est une très bonne idée!

    @ Raphaële: Je trouve le terme de “picto-réalisme” particulièrement pertinent. En effet, si l’on considère que le photo-réalisme consiste à imiter le “style de rendu” objectif de la photographie, plutôt qu’à chercher à obtenir une “réelle” objectivité de la représentation du bâtiment, le “picto-réalisme” consisterait, quant à lui, à imiter un autre style de rendu, pictural (ou cinématographique) cette-fois ci.

    Pour ce qui est de l’introduction d’éléments “transparents” dans les images, le plus souvent les personnages ou les voitures, c’est en effet une pratique très répandue dans l’illustration d’architecture contemporaine. C’est juste une hypothèse, mais cela pourrait relever d’une “filiation” avec la photographie d’architecture justement, où les expositions longues peuvent donner lieu à ce genre d’effets. Ici un exemple dans une photo de Julius Shulman: http://flic.kr/p/4ctmfc (pour les bâtiments gênants qui sont rendus transparents, c’est une autre histoire… :))

    Enfin, pour une description très intéressante des processus et des acteurs de la fabrication de ces images, et en attendant mes prochains billets, je ne peux que conseiller l’excellent article de Sophie Houdart “des multiples manières d’être réel” (2006) http://terrain.revues.org/4023, ou encore l’article de Céline Drozd “la représentation des ambiances dans le projet d’architecture” (2010) http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=SR_030_0097, qui met en regard les approches très différentes des architectes Peter Zumthor et Jean Nouvel dans le domaine de la représentation.

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  7. @ Jessica de Bideran: merci beaucoup pour votre témoignage sur les différents styles de rendu et leurs usages dans le cadre de l’imagerie “restitutive” du patrimoine. Il est particulièrement intéressant d’apprendre que dans ce domaine aussi, des styles de rendu plus graphiques tendent à se développer en ce moment comme alternatives au réalisme. L’usage du flou ou de la transparence comme expression d’une incertitude me parait être commun aux pratiques restitutives et projectives – “le doute et l’hypothèse” étant loin d’être absents du processus de conception, jusqu’à des phases avancées du projet…

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  8. Merci pour ta réponse et pour les références!

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  9. La piste des styles de rendu est riche et prometteuse! Ne suggère-t-elle pas de dresser une cartographie-chronologie des principaux styles de référence? Je note au passage que la photographie ne présente pas qu’une forme de réalisme, mais plusieurs grandes formes stylistiques, le cas échéant opposées (comme le pictorialisme et la Nouvelle objectivité, le NB et la couleur, etc.). Il existe également des options distinctes inspirées du cinéma (avec notamment des effets d’éclairage plus expressif, ou des reprises d’effets de flou ou de mouvement). Quid enfin d’un autre style relativement autonome, celui des jeux vidéo, qui constitue lui aussi un nouveau point de référence du réalisme? Une cartographie des styles devrait également pouvoir situer des autorités (des graphistes dont les options sont reprises de manière large) ou des lieux d’expression (des revues ou des magazines qui favorisent tel ou tel choix, etc.). C’est un vaste programme. Mais commencer au moins à s’orienter dans ce dédale ne peut que nous aider à y voir plus clair, merci d’y contribuer!

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  10. Merci André pour ces suggestions, qui permettent d’entrevoir l’étendue de la question et de ses ramifications.

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  11. @ Marie-Madeleine et André : pour la chronologie des rendus d’images de synthèse, et toujours à propos des représentations du patrimoine monumental, il me semble que jusque dans la moitié des années 2000, c’est la recherche de photoréalisme qui prédomine (avec des studios d’infographie qui mettent en avant cette “qualité”, mais aussi des labo universitaires en SHS travaillant dans ce domaine). Ensuite tout se passe comme si, ces recherches étant atteintes, on se tourne plus vers des approches plus “artistiques”. Ce qui me frappe surtout c’est l’envie récente de vieillir ces images. Mais il est vrai aussi que les jeux vidéo comme Assassin’s Creed appartiennent effectivement à la culture infographique. Sinon, au sujet des envois de Rome l’ouvrage le plus complet me semble être celui de Pierre PINON & François-Xavier AMPRIMOZ publié en 1988 par l’École Française de Rome.

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  12. @ Jessica, encore merci pour ces indications précieuses.
    Pour ce qui est du jeu vidéo comme l’un des univers graphiques de référence pour la visualisation projective ou patrimoniale, j’ai effectivement rencontré un infographiste qui venait “du jeu vidéo” avant de faire de la perspective d’architecture…une piste à creuser!

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  13. […] ou, pour mieux dire, imaginé l’environnement de cette construction à venir. Dans son récent billet, Marie-Madeleine Ozdoba rappelle utilement que les images projectives des projets architecturaux […]

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  14. […] ici leurs caractéristiques propres, faisant ainsi suite aux billets de Sylvain Maresca et de Marie-Madeleine Ozdoba. Il s’agit d’observer le même projet urbain sous plusieurs angles, adoptant les points […]

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