Télécabines, architecture et représentation

London 2012 aura sa télécabine.

“L’administration chargée de la gestion du Grand Londres (Greater London Authority ou GLA) vient de donner son feu vert pour la création d’un téléphérique sur la Tamise à l’est de Londres dans le cadre de la préparation des Jeux Olympiques de 2012. Cette télécabine permettra de relier en 5 minutes l’O2 Arena de Greenwich et le centre d’exposition ExCel des Royal Docks où se dérouleront les compétitions olympiques. Les 34 cabines survoleront la Tamise à une hauteur de 54 mètres sur une longueur de 1 100 mètres, et seront en mesure de transporter 2 500 passagers par heure. Pour le Maire de Londres, Boris Johnson, cette télécabine permettra aux Londoniens et aux visiteurs d’explorer la ville d’une façon vraiment exaltante en offrant des vues spectaculaires sur l’horizon emblématique de Londres.”[1] 

Lors des expositions universelles et des jeux olympiques, l’architecture revêt de façon décomplexée les traits d’une industrie culturelle: elle est faite pour être admirée par un public, elle est consommée en tant que produit culturel, son image est commercialisée [2]. La ville, juxtaposition de spectacles architecturaux, devient un espace de pur loisir, un paysage. Pour admirer ce paysage, le moyen de transport approprié est la télécabine, qui offre un spectaculaire point de vue plongeant et panoramique. Associée aux sports d’hiver et aux paysages alpins, la télécabine est le moyen de transport ludique par excellence, joignant “l’utile à l’agréable”.

Dans leur fonctionnement, peu de choses distinguent ainsi les expositions universelles de parcs d’attraction comme Disneyland. En revanche, le contenu de la fiction mise en scène est bien différent: toute exposition universelle ou tout village olympique représente la ville au comble du progrès (un progrès dont la représentation est en évolution constante, remise à jour avec chaque nouvelle exposition), tandis que Disneyland représente un monde au comble de l’enchantement. Injonction de vraisemblance dans un cas, injonction de rêve dans l’autre. Aux architectes qui créent les bâtiments des parcs d’expositions correspondent les Imagineers des parcs Disney [3].

La télécabine s’est développée dans le cadre des expositions universelles depuis le début du XXème siècle, pour atteindre des dimensions de plus en plus importantes dans les années qui suivent la première guerre mondiale, notamment à Barcelone, à l’occasion l’exposition universelle de 1929: le téléphérique de Montjuic, toujours en service, est érigé au même moment que le pavillon bien connu de Mies Van der Rohe.

Téléphérique reliant le port à la colline de Montjuic, Barcelone, installé à l’occasion de l’exposition universelle de 1929.

Télécabine de l’exposition internationale de Liège, 1939

Télécabine de l’exposition universelle de Montreal, 1967

Télécabine de l’exposition universelle d’Osaka, 1970

Télécabine de l’exposition internationale de Saragosse, 2008

Télésiège du pavillon suisse à l’exposition universelle de Shanghai, 2010 (image de synthèse)

Télésiège du pavillon suisse à l’exposition universelle de Shanghai, 2010

Projet de télécabine pour les J.O. de Londres en 2012 (image de synthèse)

La ville représentée dans les expositions internationales distille la promesse d’un futur urbain spectaculaire et ludique. La télécabine est un vecteur de la crédibilité de cette promesse, puisqu’elle rend possible l’expérience immédiate par les visiteurs du moyen de transport relevant de la ville idéale qui lui est présentée à travers l’exposition.

L’une des caractéristiques essentielles du moyen de transport qu’est la télécabine est sa relation au visuel. La télécabine est l’instrument de vision par excellence de la projection fantasmatique de la ville mise en scène par les expositions universelles. Elle pose la question des relations entre architecture et représentation: en effet, qu’est-ce qui distingue l’architecture des pavillons vue depuis la télécabine d’une représentation?

La distinction nous semblait pourtant claire: quand un bâtiment est à l’état de dessin ou d’illustration, c’est une représentation, proche en cela de la fiction. Lorsqu’il est construit, le bâtiment est “réalisé”, et il perd ce statut d’image ou de représentation par la même occasion.

Or les expositions universelles et autres sites olympiques introduisent une ambiguïté entre objets réels et représentation: celle d’un “entre-deux” entre image et réalité, d’une ville-spectacle faite de bâtiments qui, bien que réalisés, relèvent encore de la représentation. Les bâtiments de l’exposition relèvent d’une technique de représentation au service d’une fiction de la vraisemblance propre à l’architecture, qui la distingue des arts du spectacle et de l’illusion.

Les pavillons d’une exposition universelle ne seraient alors plus tout à fait des images, mais pas encore de l’architecture. Des constructions, mais quand-même des représentations – pas tout à fait vraies. Pour paraphraser Louis Marin, l’architecture des expositions universelles serait une représentation réalisée dans l’espace géographique [4].

Ce serait donc un phénomène propre à la situation d’exception que constituent les expositions universelles ou les jeux olympiques, que de permettre à l’architecture et à la représentation d’atteindre ce degré d’indistinction. En effet, dans le contexte de la vraie ville, la distinction claire entre architecture réalisée et représentée fait partie des conventions qui régissent la pratique du projet urbain, architectural et paysager. Cette convention garantit l’autonomie et la légitimité professionnelle aux disciplines de projet, qui ne doivent pas être confondues avec les disciplines du spectacle.

La question ainsi occultée de l’ambiguïté entre architecture bâtie et représentation, associée au dispositif visuel de la télécabine, pourrait permettre d’interroger cette convention de distinction dans le cadre plus large de la description du paysage urbain “profane” et de ses processus de fabrication. C’est aussi ce que suggère une tendance actuelle, qui voit de plus en plus de villes à adopter la télécabine en dehors de toute manifestation exceptionnelle [5].

NOTES

[1] http://www.urbanews.fr/2011/04/15/13063-feu-vert-pour-la-telecabine-londonienne/#.Ty7duIGz58E
[2] Les jeux olympiques modernes ont réémergé à la fin du 19ème siècle dans le cadre du programme des expositions universelles d’Athènes (1896), de Paris (1900) et de Saint Louis (1904), avant de s’autonomiser.
[3] Certaines expositions universelles ont d’ailleurs vu disparaitre cette distinction, comme à New York en 1964, où les imagineers de Disney ont collaboré au développement des pavillons.
[4] Voir le chapitre “dégénérescence utopique: Disneyland” dans: Louis Marin, Utopiques : jeux d’espaces, Les Editions de Minuit, Paris, 1973, en particulier p.298 “Disneyland (…) est la représentation du rapport imaginaire que la classe dominante de la société américaine entretient avec ses conditions réelles d’existence.”
[5] Voir ICI et ICI

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10 comments

  1. Le parc des Nations à Lisbonne propose lui aussi un voyage en télécabine, installation construite pour l’exposition universelle (de 1998 je crois) qui permet de survoler les représentations des pavillons qui restent encore construits sur la rive droite du Tage, notamment le magnifique pavillon du Portugal; on aperçoit au loin le pont Vasco de Gamma ainsi que au terminus de ce voyage un peu inutile et fort onéreux l’hôtel de luxe en forme de voile de bateau qui veut figurer une caravelle (je crois). Par ailleurs, à propos de représentation de ces constructions éphémères qui durent, à Bruxelles existe cette construction, et les images de l’atomium, protégées par un droit d’auteur, ne peuvent être utilisées sans y souscrire (on monte dans la boule supérieure par l’un des ascenseurs les plus rapides d’Europe-nous vante-t-on- pour découvrir à plus de cent mètres d’altitude, la ville alentour – pour onze euros…)

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  2. Simplicissimus · · Reply

    N’oublions pas le tapis roulant, prédécesseur de la télécabine dans ce double rôle de vitrine de la technologie permettant au visiteur de se déplacer sans effort dans le paysage mis en scène. Son apparition est intimement liée aux Expositions universelles : à Chicago en 1893 et à Paris en 1900.

    Ce dernier, surélevé, est passé à la postérité littéraire dans L’Article 330 de Courteline. Son héros, La Brige, a parfaitement perçu cette fonction de représentation et d’exposition et l’a exploitée d’une façon un peu particulière…

    Le tapis roulant s’est depuis largement banalisé.

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  3. Didier Roubinet · · Reply

    En 1989 nous devions avoir une exposition universelle, nous avons eu Jean-Paul Goude, et notre dernier téléphérique, celui de Grenoble, est tombé en panne le jour de son inauguration, avec tous les officiels à bord.

    Depuis, le projet d’Issy les Moulineaux est resté en rade, tout comme “Paris ville olympique”, mais il nous reste DisneyLand (sans téléphérique).

    http://grenoblephoto.over-blog.com/article-le-telepherique-de-grenoble-75091158.html
    http://www.leparisien.fr/hauts-de-seine/le-telepherique-sacrifie-sur-fond-de-campagne-19-02-2008-3296068056.php

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  4. Le téléphérique d’Issy les Moulineaux semble effectivement définitivement compromis en raison de l’opposition des riverains, mais son tapis roulant semble en très bonne voie. http://www.issy.com/index.php/fr/cadre_de_vie/projet_d_escaliers_mecaniques

    L’opposition des riverains au téléphérique est sans doute assez emblématique de la contradiction qu’il peut y avoir entre visiteurs et riverains. Pour ces derniers le téléphérique est une verrue qui dénature le paysage urbain et une intrusion dans leur intimité. Ils deviennent une des attraction de cette ville devenue spectacle. La contradiction ici était trop forte entre un projet dont la légitimité était utilitaire, faciliter la circulation des riverains (c’est la RATP qui aurait du gérer l’activité), et l’image ludique de ce mode de déplacement.

    L’association ACTEVI est probablement la principale force d’opposition à la politique du Maire en termes de mobilisation. Ses deux projets emblématiques les plus contestés sont le téléphérique et une tour en centre-ville. http://architopik.lemoniteur.fr/index.php/projet-architecture/tour_de_bureaux/1001 Le slogan d’ACTEVI “touche pas à mon ciel” http://touchepasamonciel.unblog.fr/ a fait un malheur. Comme si le ciel était la frontière ultime du bâtisseur et le symbole de ce qui devait être préservé à tout prix pour les habitants.

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  5. Thomas Renard · · Reply

    C’est vrai qu’il y a quelque chose de la généalogie du tapis roulant, surtout qu’en 1900 il était en hauteur, à 7 mètres au-dessus du sol. Mais beaucoup de commentateurs indiquent que les visiteurs le prenaient davantage pour regarder les “vraies” architectures (en fait l’intérieur des appartements bourgeois), que les pavillons éphémères.

    L’autre parenté à souligner avec le 19e siècle, c’est la recherche systématique de point de vue en hauteur : on peut penser à la grande roue Ferris à l’expo de 1893 à Chicago (http://www.flickriver.com/photos/brooklyn_museum/sets/72157606873382962/) ou même à la tour Eiffel de 1889. Ici, le procédé consistait à offrir un point de vue synoptique d’où le spectateur pouvait embrasser d’un seul regard la totalité de l’expo, qui se voulait elle-même une représentation du monde en résumé. Du coup, c’est vrai que cette architecture de matériaux légers tendait à se confondre avec sa représentation, mais souvent avec une cartographie idéologique (et souvent coloniale).

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  6. Simplicissimus · · Reply

    @Thierry et Thomas
    Lisez l’Article 330 ! http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54688834

    Vous y trouverez le plaidoyer d’un riverain, censé demeuré 5 bis avenue de la Motte-Piquet, sur l’intrusion des visiteurs et la confirmation de l’intérêt du public pour l’intérieur des appartements…

    “De huit heures du matin à onze heures du soir, prenant par conséquent sur mon sommeil du soir si j’entendais me coucher tôt et sur mon sommeil du matin si j’entendais me lever tard, le trottoir — le trottoir roulant ! — se mit à charrier devant mes fenêtres des flots de multitude entassée : hommes, femmes, bonnes d’enfants et soldats ; tous gens d’esprit, d’humeur joviale, qui débinaient mon mobilier, crachaient chez moi et glissaient de tribord à babord en chantant à mon intention : “Oh la la ! c’te gueule, c’te binette !”, cependant qu’échappés à des doigts bienveillants, les noyaux de cerise pleuvaient dans ma chambre à coucher, alternés de cacouets, d’olives et de pépins de potirons.”

    Pour la description, voir Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_de_l'Avenir_(Exposition_universelle_de_1900)
    et des images : http://www.faget-benard.com/petit_bout_du_monde/textes/chap1/expo1900.html

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  7. Simplicissimus · · Reply

    … et un très remarquable dossier sur l’ensemble du système de transport électrique à l’Exposition de 1900 :
    http://exposition-universelle-paris-1900.com/Cie._DES_TRANSPORTS_ELECTRIQUES_DE_L%27EXPOSITION

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  8. Simplicissimus je dois confesser un voyeurisme moins expansif mais tout aussi intrusif à chaque fois que j’emprunte le métro aérien. 🙂

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  9. @ PCH: Ma collection n’a rien d’exhaustif pour l’instant. Il semble en effet que les télécabines restent souvent en service après la fin des expositions, comme à Lisbonne. je l’ai moi aussi empruntée il y a deux ans 🙂

    @ Simplicissimus,Thomas Renard: Merci d’avoir attiré mon attention sur les tapis roulants du XIXème siècle et ce problème des vues sur l’espace privé des appartements bourgeois!

    @ Didier, Thierry: Merci pour la piste de la télécabine d’Issy, dont je n’avais pas entendu parler!

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  10. […] la ville-spectacle qu’est l’exposition universelle, ainsi que le décrit très bien Marie-Madeleine Ozdoba, la ville devient néanmoins le théâtre de sa propre représentation, de sa propre mise en […]

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